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Colloque LEEL 2026 : en bref ! Angers > Les conférencières et conférenciers pléniersJouer avec la traduction et la pluralité des langues dans le livre pour enfants, ou comment contrer la suprématie de l’anglais,
Par Virginie Douglas (GRIC, Université La Havre Normandie, France)
![]() En littérature pour la jeunesse, tout est affaire de relations de pouvoir : il s'agit de la seule littérature qui se définisse par son destinataire et, par conséquent, qui repose sur un paradoxe fondateur — celui de l'auteur adulte qui écrit pour des enfants lecteurs dont il a définitivement perdu le point de vue. Ces relations de pouvoir au cœur des livres pour enfants se trouvent démultipliées dès lors que plusieurs langues se retrouvent enchâssées dans le livre, apportant à leur tour leur lot de rapports de pouvoir à travers les stigmates des diverses histoires coloniales.
On présente souvent l'enfant comme le récepteur privilégié du livre en traduction, dans la mesure où son bagage de connaissances, y compris dans le domaine des langues et cultures étrangères, est restreint par rapport à celui de l’adulte. Mais l’enfant, du fait même de son exposition précoce aux problèmes que pose l’apprentissage d’une langue, et en premier lieu de sa langue maternelle, est a fortiori ouvert au jeu du multilinguisme et de la traduction. À ce titre, les enfants pleins de ressources (les mighty children de Clémentine Beauvais) sont légion tant dans la fiction pour la jeunesse, avec ses nombreuses figures de jeunes traducteurs, que dans la réalité, qui regorge d’exemples de médiation linguistique comme le child language brokering, où l’enfant s’improvise interprète pour venir en aide à ses aînés.
Nous verrons comment depuis l’Orbis Pictus de Comenius jusqu'aux livres contemporains bilingues ou multilingues où, sous l’inventivité langagière, affleure l’expérience du postcolonial, en passant par la polyglossie des Histoires comme ça de Rudyard Kipling, la pluralité des langues et la traduction constituent non seulement un apport créatif précieux dans le livre pour enfants mais contribuent aussi à une relation ludique qui met les langues en résonance plutôt qu'en concurrence et divertissent l'enfant autant qu'elles l’instruisent.
Cette réflexion s’appuiera sur une sélection de livres pour la jeunesse, albums ou courts romans, principalement publiés dans les dernières décennies et se caractérisant par leur recours au multilinguisme et aux jeux de traduction. Dans ces livres récents, le rapprochement des langues au sein d’un même texte et leur mise en relation ludique aboutissent à un aplanissement salutaire des cultures dominantes et dominées. On montrera comment l’anglais, dont l’autorité passée émanait de l’impérialisme, est aujourd’hui questionné dans son statut de lingua franca, et pour le monolithisme et la nouvelle forme de colonisation que ce global English instaure.
Notice biographique
Virginie Douglas est Professeure au département d’études anglophones de l’université Le Havre Normandie, France (centre de recherche : GRIC - Groupe de recherche identités et cultures). Sa recherche porte sur la littérature britannique pour la jeunesse et sur la théorie, la narratologie et la traduction de cette littérature. Elle a dirigé Perspectives contemporaines du roman pour la jeunesse (2003), Littérature de jeunesse et diversité culturelle (2013), La Retraduction en littérature de jeunesse/Retranslating Children’s Literature (avec Florence Cabaret, 2014), État des lieux de la traduction pour la jeunesse (2015), un numéro de la revue de traductologie Palimpsestes : Traduire les sens en littérature pour la jeunesse (avec Bruno Poncharal, 2019) et Histoires de famille et littérature de jeunesse. Filiation, transmission, réinvention ?/Family Stories and Children’s Literature. Filiation, transmission, réinvention ? (avec Rose-May Pham Dinh, 2020). Sa monographie Le roman Young Adult au XXIe siècle en Grande-Bretagne : Explorations de la marge et de l’entre-deux est à paraître chez Peter Lang. En mai 2024, elle a été la principale organisatrice du colloque international The Child and the Book Conference à l’Université de Rouen Normandie sur le thème « Making, Building, Mending : Creativity and craftsmanship in children’s literature and culture ».
Conférence à deux voix : le plurilinguisme multimodal et numérique en brefErika Fülop, Université de Toulouse (France)
& Raphaël Baroni, Université de Lausanne (Suisse)
Contempler avec attention l’expérience exolingue d'un migrant à l’échelle d’une planche de bande dessinéeRaphaël Baroni, École de français langue étrangère, Université de Lausanne Cette présentation invitera à réfléchir sur les spécificités des formats courts et multimodaux pour une approche sensible du plurilinguisme. Il s’agira en particulier de mettre en évidence les affordances de la planche de bande dessinée, en tant qu’unité visuelle caractérisée par sa brièveté et sa tabularité. On commencera par recemser quelques traits spécifiques des formes brèves, en prenant comme point de référence un sonnet, un calligramme et une planche de bande dessinée. On verra que les formes brèves se distinguent, au niveau de leur production, par une planification importante, un investissement fort dans les effets de structure et un soin apporté aux détails, ce qui entraîne un type de lecture particulier. En s’appuyant sur les théories de la lecture en bande dessinée, on établira un lien entre la lecture des formes brèves et une tension entre scripturalité et textualité, entre contemplation et progression (Baroni 2021, 2017 ; Baroni & Aydemir 2022). Du point de vue de la production, on illustrera ce phénomène par la manière dont Zeina Abirached construit ses récits graphiques : alors que le récit est largement improvisé, l’émergence locale de la forme narrative se situe au moment de la composition de la planche, à partir du surgissement d’idées graphiques conduisant à une forte structuration de l’espace de la planche. En l’occurrence, cette tabularité du récit est mise au service d’une métaphorisation graphique du plurilinguisme (Woerly & Abirached 2022). L’intérêt de cette lecture tabulaire sera ensuite illustré par une courte séquence de planches tirées du roman graphique The Arrival de Shaun Tan (2006). Cette représentation silencieuse du parcours d’un migrant place l’hétérolinguisme sur le pôle extrême de sa visibilité expériencielle, au détriment de sa lisibilité immédiate (Woerly 2024). On verra en particulier comment une double planche restitue l’expérience du sujet en situation de communication exolingue, confronté à un monde kafkaïen dans lequel son identité est niée et son agentivité broyée par la machine administrative. La lecture qui en découle offre non seulement l’occasion d’un partage empathique de la perspective du migrant, mais elle constitue également une invitation à un élargissement de notre sensibilité aux détails d’une expérience figurée, qui doit être observée avec attention pour saisir ce qui se dérobe à une compréhension superficielle de l’interaction verbale. La conclusion insistera sur l’importance de cette attention aux détails où se loge la richesse esthétique de la lecture du plurilinguisme par le prisme d’une planche de bande dessinée. Œuvres commentées * Tan, Shau (2006), The Arrival, Melbourne, Lothian Books. * Abriached, Zeina (2015), Le Piano oriental, Paris, Casterman. Références Baroni, Raphaël (à paraître en 2026), « Les affordances médiatiques de la bande dessinée pour l’enseignement du FLE », Comicalités. Baroni, Raphaël & Gaspard Turin (dir.) (2021), « Enseigner la bande dessinée comme (de la) littérature », Transpositio, n° 4. URL : https://www.transpositio.org/categories/view/n-4-enseigner-la-bande-dessinee-comme-de-la-litterature Baroni, Raphaël (2021), « Apprendre la dimension scripturale de la lecture avec la bande dessinée », Lettre de l’AIRDF, n° 68, p. 49-54. URL : https://www.persee.fr/collection/airdf Baroni, Raphaël & Bahar Aydemir (2022), « Au-delà de l’ombre du Z : lecture non linéaire et approches expérimentales de la bande dessinée », Comicalités, Dossier « Ce que le numérique fait à la bande dessinée », G. Kovaliv & O. Stucky (dir.). DOI : https://doi.org/10.4000/comicalites.8014 Bemporad, Chiara & Camille Vorger (2014), « "Dessine-moi ton plurilinguisme" : analyse de dessins entre symbolisation et réflexivité », Glottopol, n° 24, p. 122-140. URL : http://glottopol.univ-rouen.fr/telecharger/numero_24/gpl24_06bemporad_vorger.pdf Favre, Justine (2024), « Raconter l’expérience du sujet plurilingue, biographies langagières en bande dessinée », Études de lettres, n° 323, p. 83-108. DOI : https://doi.org/10.4000/11qej Woerly, Donatienne (2024), « Le continuum hétérolingue dans les bandes dessinées de la migration : de l’effet de réel à l’expérience plurilingue », Language Education and Multilingualism – The Langscape Journal, n° 7 p. 14-29. DOI : https://doi.org/10.18452/30829 Woerly, Donatienne & Zeina Abirached (2022), « Dessiner entre les langues, raconter entre les arts. Les bilinguismes multiples de Zeina Abirached », in Écrire entre les langues. Littérature, traduction, enseignement, I. Cros & A. Godard (dir.), Paris, Éditions des archives contemporaines, pp. 15-32, DOI : https://doi.org/10.17184/eac.6438 Biographie Raphaël Baroni est professeur associé à l’École de français langue étrangère de l’Université de Lausanne. Ses travaux portent sur la théorie du récit, la didactique de la littérature et la didactique du français langue étrangère. Il a notamment publié La tension narrative (Seuil, 2007), L’œuvre du temps (Seuil, 2009), Les rouages de l’intrigue (Slatkine, 2017), Lire Houellebecq (Slatkine, 2022), Narratologie et enseignement du français (Lambert-Lucas à paraître) et Mimetic Narratives and the Poetics of Immersion (Épistémé, à paraître). Il a créé en 2005 avec Thérèse Jeanneret le Groupe de recherche sur les biographies langagières (GReBL) et a participé à la création du groupe de recherche Enseigner la littérature en L2 (ELL2), du Groupe d’étude sur la bande dessinée (GrEBD) et du Réseau des narratologues francophones (RéNaF). À côté de ses enseignements à Lausanne, il a enseigné à l’Université du Michigan, à l’Université de Fribourg, à l’Université de Niterói, à l’École normale supérieure de Paris, à l’Université Paris III Sorbonne-Nouvelle et à l’Université catholique de Louvain. |
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